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02 janvier 2014

À redécouvrir – 4

 «Je rêve toujours d’être millionnaire, comme mon maître!… Il rêve aussi.»

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L’habilité professionnelle a son origine dans les vies antérieures

L’immortalité, dans la vue commune de la théologie chrétienne, s’étend dans une seule direction – celle de l’avenir. À la lumière des nouvelles conceptions que fournit la physique à quatre dimensions et dans laquelle le temps est aboli, une vue comme celle-là semble quelque peu incomplète. Sans même parler de spéculation scientifique et en ne se plaçant qu’au seul point de vue de la foi religieuse, il semblerait que l’esprit dût être essentiellement hors du temps; qu’en conséquence, si l’âme ne connaît pas de mort, elle ne devrait pas davantage connaître de naissance. Si elle doit exister éternellement à l’avenir, il faut qu’elle ait également existé éternellement dans le passé. L’épisode biologique que nous délimitons au moyen des expressions «naissance», «vie» et «mort» doit donc n’être qu’une apparence, une projection, pour ainsi dire, de l’âme éternelle immatérielle.
       Cette manière de voir, bien que la théologie chrétienne moderne l’ait amplement rejetée, était admise par les premiers gnostiques. Nombre de poètes modernes ont exprimé cette idée, le plus souvent cité parmi eux étant probablement Wordsworth dans ses Intimations of Immortality («Indices d’immortalité»), Le sentiment exprimé par Wordsworth que notre naissance n’est qu’un sommeil et un oubli était parfaitement fondé à la lumière de la sagesse antique. Sa conviction que l’âme qui s’élève en nous a, quelque part ailleurs, son décor et vient de loin, a été citée valablement par des centaines de croyants en la préexistence («Nous arrivons en traînant des nuages de gloire.»). Un réincarnationniste souhaiterait qu’il eût parlé avec un peu moins de romantisme et un peu plus de réalisme psychologique. (…) Les faits psychologiques paraissent être plus prosaïquement – et aussi plus humblement et d’une façon plus stimulante – que nous n’arrivons pas en traînant tellement de nuages de gloire, mais plutôt une très lourde charge d’aptitudes et de lacunes accumulées, de défauts et de qualités, de faiblesses et de forces. (…)
       Le principe de continuité opère en ce qui concerne les aptitudes humaines et devient ainsi un facteur important dans la vie active de l’homme.

Une philosophie pour le choix d’une profession

Le désir de développer un nouveau talent ou une qualité semble un élément important du destin de l’âme. Ce désir acquiert graduellement une force accrue et prend des formes et une direction de plus en plus précises, jusqu’à ce qu’enfin, par le choix des parents et du milieu convenables, l’âme soit mise à même de perfectionner ce nouvel aspect de sa nature. Il apparaît clairement qu’une âme peut se familiariser en se retrouvant avec une personne douée de ce talent ou de cette qualité*.
       Il faudra peut-être plusieurs vies pour réaliser pleinement la transition d’une habilité à une autre, sous l’impulsion du désir. Si cette inférence est correcte, elle devrait être un précieux encouragement pour ceux qui se sentent médiocres dans leur profession. Il se peut que la médiocrité, comparée à l’excellence des autres, soit due au fait qu’ils n’en sont qu’à leur premier ou leur second essai dans un domaine nouveau.
       À côté du désir, le karma paraît être un facteur important dans la détermination de changer de profession. Il est évident que l’arrivée à maturité d’un karma d’infirmité physique interromprait, par exemple, le succès d’une carrière de danseur perfectionnée par plusieurs vies successives. En faisant obstacle à la libre expression d’une vocation, une affliction de cette sorte amènerait la nécessité d’un changement pour une vocation différente, et, peut-être le réveil d’un autre talent depuis longtemps enfoui. (…)
       Quel que soit le plan fondamental, ceci, à tout le moins, est clair : il existe, dans de nombreux cas, une interaction étroite entre problèmes professionnels et problèmes spirituels. Autrement dit, souvent, une difficulté professionnelle semble subordonnée à un défaut de caractère devant être corrigé. (…) Tolstoï notait que les conditions de la vie ressemblaient beaucoup aux échafaudages d’un immeuble. Les plates-formes de bois servent seulement de squelette externe au moyen duquel le travail de construction intérieure se fait. Mais le cadre extérieur n’a pas d’importance définitive en soi et n’est pas permanent. Dès que l’immeuble est terminé, on retire les échafaudages. Peut-être les professions peuvent-elles être vues sous ce jour – comme la matrice dans laquelle se forment certaines parties de la croissance spirituelle.
       D’autre part, il se peut que les vocations ne soient pas toujours au service du développement de quelque qualité morale. Peut-être sont-elles intrinsèquement nécessaires comme autant de domaines matériels que l’esprit doit conquérir. Peut-être, dans le cadre de chacune de ses activités, l’homme apprend-il à comprendre et à dominer la matière dans tel ou tel domaine de la manifestation; à comprendre les principes de la vie, et à travailler avec eux. (…)
       L’égarement en ce qui concerne le choix d’une profession est extrêmement répandu. Mais tout autant qu’un handicap physique, cette indécision peut avoir un but éducateur; elle peut être nécessaire à un examen plus approfondi du sens de la vie et du travail, et à une compréhension plus spirituelle du sens de l’identité par rapport aux autres entités. Tandis que certaines entités paraissent pénétrer dans le plan terrestre avec une vocation si nettement dessinée qu’elle se manifeste dans l’âge tendre, il est possible que d’autres se trouvent dans une phase de transition.
       Certaines facultés peuvent demeurer longtemps oubliées et inertes dans les coffres subconscients de la mémoire; mais la faculté une fois éveillée, se révèle capable de s’épanouir en véritable compétence professionnelle.
       Une façon de découvrir nos aptitudes inconnues et de les libérer, c’est de pratiquer des activités secondaires, un «violon d’Ingres».  Tout probablement, les intérêts ardents que nous manifestons ont leur source dans des activités pratiquées au cours d’autres vies. Si l’on cultive une inclination, on peut réveiller des souvenirs inconscients profonds et les aptitudes acquises dans cette vie passée. Il se peut que nous soyons amenés vers des personnes avec lesquelles nous avons eu des liens dans la même vie passée, source de notre nostalgie commune. C’est surtout par les êtres que le cours de notre vie change. La rencontre de ceux avec lesquels nous avons eu d’anciens liens karmiques peut révolutionner totalement notre vie en nous ouvrant des sphères d’activité qui nous fussent, autrement, demeurées closes.
       Le doute et la confusion en ce qui concerne le choix d’une profession peuvent être dus non seulement à une pauvreté de dons, mais aussi à une surabondance. Il semble bien que certaines personnes aient eu un si grand nombre d’incarnations, et si variées, et qu’elles aient acquis dans chacune d’elles par l’intensité de leur zèle de telles facultés, qu’elles soient écartelées entre les unes et les autres. Bien des jeunes très doués sont torturés par l’indécision et l’impossibilité de se donner un but malgré la richesse de leurs dons.
       Servez-vous de ce que vous avez sous la main; commencez au point où vous en êtes. Ce conseil peut paraître bien superflu tant il est évident; et pourtant, comme beaucoup d’autres vérités évidentes, il a besoin d’être formulé à nouveau en raison de la tendance qu’ont les humains à négliger des faits simples, tout proches, en faveur de ceux, plus distants et plus complexes, qui les intéressent davantage.
       Ils sont nombreux ceux qui, pris par la vision de services à rendre à l’humanité, baignent, soit dans une brume d’idéalisme  vague, soit dans une effervescence de zèle anxieux. Leur nouvelle perspective du but à atteindre peut les surprendre au beau milieu d’une vie dont ils n’ont pas la possibilité pratique de se dégager. Leurs responsabilités vis-à-vis de leur famille, ou des obstacles financiers qui les empêchent d’acquérir des connaissances spéciales, s’opposent à ce qu’ils remplissent cette mission vers laquelle ils viennent de se sentir attirés. Un voyage de plusieurs milliers de kilomètres commence par un pas; ce pas, il faut le faire à partir du point où l’on se trouve.
       Bien des personnes savent exactement ce à quoi elles voudraient arriver en art, en science, en politique. Mais en raison d’une myopie matérialiste erronée elles s’arrêtent en chemin et demeurent dans l’inaction; leur but semble impossible à atteindre. Dans l’ignorance où elles sont de la continuité de la vie et de l’effort, elles ne se rendent pas compte que le temps n’a pas d’importance, et que ce qu’elles ont commencé dans une vie porte ses fruits dans une autre. L’illusion de ne disposer que de peu de temps donne l’impression exacte qu’il est impossible de devenir, par exemple, un grand musicien au cours d’une seule vie; si toutefois, elles permettent à cette pensée de paralyser leur volonté à un point tel qu’elles cessent complètement de travailler la musique, elles se mettent au point mort et laissent, pour d’autres incarnations, tout le travail à faire. Mais en appliquant la sagesse à vue lointaine synthétisée dans le conseil d’utiliser ce qu’on a sous la main, de commencer où l’on se trouve, la paralysie est dissipée et les énergies libérées dans la bonne direction. (…)

[* Note perso : De toute évidence, les enfants de Jean Sébastien Bach se sont incarnés en espérant hériter de son oreille universelle et parfaire des aptitudes musicales.] 

Déduction auxquelles on arrive sur les aptitudes humaines

À notre niveau actuel de civilisation et de compréhension spirituelle, il arrive que l’envie soit un stimulant pour l’action, à défaut d’autres mobiles. Mais lorsque l’envie conduit à la méchanceté, à la haine, à la médisance, à la calomnie, à la rancune et à toutes les vilenies apparentées, elle est le mal. La multiplicité des talents est, de toutes choses, peut-être la plus enviée; l’homme ou la femme qui cherche à établir sa valeur en plusieurs domaines et arrive à atteindre une certaine notoriété dans chacun d’eux est, par progression géométrique, plus envié, et par plus de gens, que celui qui ne réussit qu’en une seule branche. C’est en raison de cette réunion même de talents qu’on veut être admiré et, jusqu’à un certain point, on y parvient. On obtient, à tout le moins, un hommage verbal; mais au tréfonds des cœurs habitent l’inimitié et la rancœur, parce que celui qui a des dons nombreux est accusé de dépouiller les autres (c’est ce qu’ils croient) de leur propre prétention à valoir quelque chose.
       Mais si tout le monde savait que toutes les aptitudes sont à la portée de chacun de nous, il serait normal de voir l’envie diminuer, tandis que la multiplicité des talents augmenterait parmi les hommes. L’ordre spirituel de l’univers, contrairement à certains systèmes économiques, ne demande pas que les possédants soient en petit nombre aux dépens de la masse qui ne possède pas. Toutes les ressources sont également accessibles à tous les hommes à la condition qu’ils en usent avec pureté et altruisme.
       En outre, la connaissance des faits de l’évolution dans le domaine professionnel devrait non seulement faire décroître le sentiment séparatif de l’envie, mais encore augmenter le sentiment unitif de l’admiration. Le fait que des êtres humains expriment des aspects de notre Soi que nous ne sommes pas aptes à exprimer dans notre propre incarnation, trop occupés que nous sommes à d’autres choses, mérite vraiment notre admiration.
       La frustration, comme l’envie, a une importante fonction psychologique. Si nécessité rend ingénieux, nous pouvons dire de même que frustration est mère de création. La frustration, comme la compression de la vapeur, sert à canaliser les énergies humaines dans des formes qu’elles auraient pu ne jamais adopter, tout simplement à cause de leur liberté de se disperser.
       Bref, comme toutes les autres réalités de l’univers manifesté, la frustration a sa polarité d’aspects bénéfiques et maléfiques. Lorsque la frustration contraint l’homme à élaborer de nouvelles qualités et à créer de nouvelles formes d’art, elle est bonne; lorsqu’elle fait perdre à l’homme son équilibre, de telle sorte que les forces de vie demeurent stagnantes en lui, la frustration est mauvaise. C’est cet aspect maléfique de la frustration que combat la croyance en la continuité des vocations d’une vie à l’autre.
       On raconte qu’un escargot, par un matin glacial de janvier, se mit à grimper le long du tronc gelé d’un cerisier. Comme il montait lentement, un scarabée sortit sa tête d’une fente de l’arbre et lui dit : «Mon vieux, tu perds ton temps. Pas l’ombre d’une cerise là-haut!» Mais le colimaçon poursuivit son petit bonhomme de chemin et dit : «Il y en aura quad j’arriverai.»
       Lorsqu’on est profondément convaincu de la continuité des vocations d’une vie à l’autre, on acquiert intérieurement quelque chose de la vision lointaine et de la confiance paisible patiente de cet escargot. 

       Pendant longtemps encore, l’homme devra nécessairement se sentir frustré par les conditions karmiques qu’il s’imposera lui-même, et par les conditions de l’existence manifestée. Mais la frustration ne doit ni nous diminuer, ni nous inhiber, ni nous accabler; nous pouvons apprendre à danser même enchaînés par elle et à chanter jusque dans ses prisons. Quand la frustration est inévitable, nous pouvons apprendre à l’accepter patiemment, d’une façon positive et même avec joie, et jeter ainsi les fondations de nos propres victoires futures au cours de civilisations qui sommeillent encore dans la matrice du temps.

Gina Cerminara (1914-1984) 
De nombreuses demeures… (Adyar, 1984, réédition)
Many Mansions... (William Sloane Associates, 1950

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